« Gilets jaunes » : vers un nouveau dispositif de sécurité pour les manifestations

TOPSHOT - Demonstrators clash with riot police at the Arc de Triomphe during a protest of Yellow vests (Gilets jaunes) against rising oil prices and living costs, on December 1, 2018 in Paris. Speaking at the Paris police's command centre, French Prime Minister said 36,000 people were protesting across France, including 5,500 in the capital for this 3rd nationwide day of blockade ands demos. / AFP / Abdulmonan EASSA

« Je lance un appel à ne pas se rassembler samedi prochain à Paris. »Christophe Castaner a profité de son audition parlementaire au Sénat, mardi 4 décembre, pour s’adresser directement aux « gilets jaunes », en leur demandant de ne pas revenir manifester dans la capitale samedi, après les graves débordements observés la semaine précédente.

Le ministre de l’intérieur était venu avec la ferme intention de défendre pied à pied son bilan du maintien de l’ordre de la manifestation du 1er décembre. Devant des sénateurs dubitatifs, il a réaffirmé la pertinence des choix effectués sur l’organisation du dispositif. Mais en laissant entendre que l’organisation des forces de l’ordre pourrait largement évoluer lors des prochaines journées d’action, il a reconnu en creux que la stratégie adoptée avait montré des faiblesses.

Pas de mea culpa

Pas question pour autant de formuler clairement un mea culpa. Avec à ses côtés son secrétaire d’Etat, Laurent Nuñez, et le préfet de police de Paris, Michel Delpuech, il a justifié la mobilisation d’une grande partie des forces autour des lieux de pouvoir (Elysée, Place Beauvau, Assemblée nationale et Sénat) et de l’avenue des Champs-Elysées, au détriment de la place de l’Etoile.

Chiffres à l’appui, Christophe Castaner a tenté de démontrer que la mise en place de ce périmètre, pensé « sur le modèle des fan-zones »et jugé par beaucoup d’observateur comme trop consommateur en effectif, n’avait pas obéré les capacités de projection des unités. Mais en admettant qu’il faudrait être « beaucoup plus mobile pour intervenir partout dans Paris » samedi prochain, il a tenté de montrer qu’il avait entendu les nombreuses critiques.

Les techniques habituelles de dispersion se sont révélées inefficaces face à la détermination des manifestants

Pour expliquer le fait que les forces de l’ordre avaient parfois été débordées, le ministre de l’intérieur a souligné à plusieurs reprises le caractère à la fois « inédit » et « très violent » des événements. « Les scènes survenues à Paris, sont d’une violence rarement atteinte, des symboles de la République, de notre patrimoine et de notre histoire ont été souillés de manière odieuse », a-t-il lancé. Reprenant des témoignages de CRS, il a assuré qu’ils avaient « lutté face à des gens qui n’ont pas de limites ». Il a toutefois reconnu qu’il faudrait « repenser la doctrine » de maintien de l’ordre, alors que les techniques habituelles de dispersion (grenades lacrymogènes ou de désencerclement) se sont révélées inefficaces face à la détermination des manifestants.

Hommage aux forces d’intervention

A plusieurs reprises, les forces d’intervention mobiles ont été obligées de battre en retraite. Le patron de Beauvau a tenu à leur rendre hommage. « Ce n’est pas politiquement correct de le dire, mais en vous écartant vous avez sauvé des vies », a-t-il lancé, estimant que certains manifestants étaient venus avec l’intention « de tuer ». « Je serais prêt à prendre ma part dans un échec, mais je refuse en tant que ministre de l’intérieur de dire à mes troupes qu’elles ont été mises en échec. (…) Je suis un chef qui assume ses responsabilités et je protège mes troupes. »

Aux interrogations des parlementaires sur la suite, Christophe Castaner a répondu… moyens financiers. Déplorant la baisse en dix ans des effectifs des forces mobiles d’intervention (CRS et escadrons mobiles de gendarmerie), de 32 000 à 26 800 personnes, il a laissé entendre que les priorités en matière de ressources humaines seraient revues dans les mois à venir. Le projet de Police de sécurité du quotidien (PSQ), mis en place par son prédécesseur, Gérard Collomb, a préempté l’essentiel des nouvelles recrues, en sortie d’école.

Au registre des regrets, le ministre de l’intérieur a ajouté la focalisation des services de renseignement sur la question terroriste, qui a affaibli la surveillance et la connaissance des mouvements sociaux. « J’ai le sentiment que l’effort n’a pas été porté sur les autres formes de renseignement. » Il a tenté de dresser un portrait-robot des manifestants de la place de l’Etoile, appelant à rejeter la distinction entre une minorité de casseurs et une majorité de « gilets jaunes » qui seraient plus pacifiques : « Il n’y a pas des manifestants expérimentés d’un côté, et les autres : il y a des “gilets jaunes” qui se sont radicalisés et qui sont devenus extrêmement violents. » Selon lui, des groupuscules d’ultra-droite et d’ultra-gauche étaient bien présents mais ils n’ont jamais réussi à « être maîtres du mouvement ».

Enfin, Christophe Castaner a infléchi sa position sur la mise en place éventuelle de l’état d’urgence. Il avait affirmé dimanche qu’il n’avait « pas de tabou ». S’il a confirmé que tout était à l’étude, il a cependant semblé écarter le recours à l’article 16 de la Constitution :« Je ne considère pas que l’Etat d’urgence est un outil qui renforcerait suffisamment nos moyens d’intervention. »